La Bataille d'Agapol
Cité perdue · Relique perdueDeux assauts, une cité livrée aux flammes, et l'Anneau de Communion sauvé du charnier avant d'être reperdu dans la fuite. La chronique du jour où l'Ordre du Temple laissa une compagnie entière derrière lui.
La Colline
Ce matin-là, le ciel au-dessus d'Agapol était bas et gris, chargé de fumée et de cendres. Les troupes du Bon du Bien s'étaient déployées sur la colline qui surplombait la cité forteresse, attendant l'assaut qu'elles savaient inévitable.
La colline, ce jour-là, se couvrit d'une armée de dix mille hommes, peut-être plus. Les Templiers formaient la première ligne. Derrière eux se tenaient les Moines du Clergé, reconnaissables à leurs robes bleues, portant les bannières du Triangle. Enfin, les Fidèles, armés de piques et de haches de fortune, fermaient la marche.
Parmi eux se tenait le Père Innocentis, l'homme qui portait l'Anneau de Communion. Il avait insisté pour être présent. Il avait dit que les Martyrs parlaient plus fort à l'approche de la mort, et qu'il devait être là où la mort se faisait la plus proche.
Beaucoup pensèrent que c'était de la folie. Mais personne ne le contredit.
L'Attaque des Tunnels
L'alerte vint des profondeurs : d'abord un grattement sourd, puis un roulement, puis un fracas. Les hérétiques avaient creusé des tunnels sous la colline, et par ces tunnels surgirent les mordeurs.
Des créatures qui n'avaient plus rien d'humain. Des corps qui avaient été de Korvak le Noir. Ils se jetaient sur tout ce qui bougeait, leurs mâchoires déchiquetées s'ouvrant sur des gueules sans fin, leurs griffes labourant la chair.
Les Templiers subirent le choc de plein fouet. Les premiers rangs ne tinrent pas : les mordeurs les submergèrent en quelques minutes. Les soldats tombèrent sous les griffes, sous les crocs, ou furent emportés dans la marée humaine. Les survivants reculèrent pas à pas, reformant leurs lignes sur les positions suivantes.
Pendant ce temps, les Moines et les Fidèles qui se trouvaient sur les flancs tentèrent d'encercler l'attaque, mais les mordeurs sortaient sans cesse de la terre.
La première ligne s'effondra.
La deuxième suivit.
La Morsure et la Décision
Le Père Innocentis, entouré de sa garde personnelle, fut bientôt isolé. Les mordeurs se concentrèrent sur la colline où il se tenait, attirés par sa présence, par la lumière que dégageait l'Anneau de Communion.
Les gardes tombèrent un par un. Le dernier d'entre eux, un lieutenant du nom de Valerik, tenta de le traîner vers l'arrière, mais Innocentis refusa.
Il resta immobile, les yeux fermés. Il écoutait les Martyrs.
La morsure vint de nulle part. Une créature surgit des décombres, lui planta ses crocs dans l'avant-bras. Il poussa un cri de douleur, tomba, se releva. Son avant-bras était noir, infecté, une traînée de remontait vers son épaule.
Les témoins racontèrent que, ce jour-là, il eut un geste que personne n'oublierait.
Il saisit sa dague, celle qu'il utilisait pour bénir les autels. Il posa la lame sur son bras et .
Le cri qu'il poussa alors déchira l'air, un cri de douleur et de foi mêlées. Sa main tomba dans la boue, l'Anneau toujours à son doigt, et s'y enfonça. Le métal gris étincela une dernière fois avant de s'éteindre dans la fange.
Innocentis s'effondra, saignant, mutilé. Il ne bougeait plus, mais il respirait encore. L'Anneau, lui, était perdu.
La Course pour la Relique
Ce fut le lieutenant Valerik qui fit le premier geste. Voyant l'Anneau disparaître dans la boue, il se précipita vers la colline, bravant les mordeurs, les griffes, les crocs. Il tailla son chemin à travers la horde, sacrifiant sa propre chair pour atteindre la relique.
Il l'atteignit. Sa main se referma sur l'Anneau. Et c'est alors qu'il fut à son tour mordu, au cou, par une créature qui avait rampé jusqu'à lui. Il tomba, l'Anneau glissant de ses doigts qui perdaient leur force.
Il était encore vivant, mais sa vision se troublait. Il vit l'Anneau rouler dans la boue, puis une ombre se jeter dessus.
C'était le Frère Wojilis.
La Mort du Frère Wojilis
Wojilis n'était pas un soldat. Il était moine, érudit, gardien des textes. Ses mains n'avaient jamais tenu une épée, mais ce jour-là, il se jeta dans la mêlée sans arme, sans armure, animé par la foi seule.
Il atteignit l'Anneau. Il le saisit. Il le serra contre sa poitrine. Puis il courut.
Il n'alla pas loin.
Un mordeur le mordit à la jambe, le fit tomber. Il continua de ramper vers les lignes du Bon du Bien, l'Anneau toujours serré dans son poing. Un deuxième le mordit à l'épaule, un troisième au dos. Ils le déchirèrent, le lacérèrent, .
Mais ils ne purent jamais lui arracher la relique.
Quand les Templiers arrivèrent enfin, ils trouvèrent son corps, les doigts encore crispés sur l'Anneau. Ils l'emportèrent avec la relique, et ils firent retraite.
Wojilis était mort en martyr. Son sacrifice avait sauvé l'Anneau des impies.
La Retraite
Le soir tombait sur la colline. Les mordeurs, repoussés par les renforts, se retirèrent progressivement dans leurs tunnels. Mais le prix était terrible.
Près de morts gisaient sur la pente, leurs corps déchiquetés par les crocs et les griffes.
Les survivants refluèrent vers Agapol, portant leurs blessés, leurs morts et leurs héros. Le corps du Frère Wojilis fut porté en procession. L'Anneau, lui, fut placé dans un étui scellé, sous la garde des plus anciens.
Quant au Père Innocentis, il avait disparu. Les hommes qui le cherchèrent ne le trouvèrent pas. On dit qu'il errait dans la plaine, seul, entendant les voix des Martyrs, pleurant sa main perdue. Les mordeurs ne l'attaquaient pas, car ils le sentaient déjà .
L'Arrivée à Agapol
Les survivants de la colline atteignirent Agapol au crépuscule. Les portes de la cité s'ouvrirent pour les accueillir, mais la joie de la délivrance fut vite remplacée par une lourde réalité : l'ennemi n'était pas vaincu.
On raconta que les mordeurs, repoussés mais non détruits, s'étaient regroupés dans les tunnels autour de la forteresse. Korvak le Noir, le prophète hérétique, avait juré de reprendre la relique, et il rassemblait ses forces pour un second assaut.
La cité se prépara. Les portes furent renforcées, les remparts réparés, les dernières réserves de nourriture et d'eau rassemblées. Ceux qui le pouvaient encore prièrent. Les autres regardèrent l'horizon en silence.
Le Sénéchal Kravtsova prit le commandement des défenses. Il était épuisé, couvert de blessures, mais il ne montra jamais de faiblesse devant ses hommes. Il ordonna des patrouilles, organisa les tours de garde, inspecta chaque mètre des murailles. Il savait que le véritable combat n'avait pas encore commencé.
La Nuit qui Suivit
Cette nuit-là, les cloches d'Agapol sonnèrent le glas. Les survivants se rassemblèrent sur les remparts, regardant la colline où tant d'entre eux étaient tombés.
La 3ᵉ Guerre Sainte était loin d'être finie. L'Anneau avait été sauvé, mais les hérétiques de Korvak le Noir n'avaient pas dit leur dernier mot.
Et dans les ténèbres de la plaine, un homme mutilé errait, parlant aux morts, écoutant des voix que personne ne pouvait entendre.
« Je vous entends », murmurait-il. « Je vous entends tous. Pourquoi ne vous taisez-vous jamais ? »
La Marée de la Mort
Le second assaut vint trois jours plus tard.
Ce matin-là, les veilleurs aperçurent une immense marée sombre qui s'étendait à l'horizon. Elle avançait sans bruit, sans tambour, sans cri de guerre. Seulement un piétinement sourd, sec et régulier, comme si des milliers de pas martelaient la terre en même temps.
C'étaient les mordeurs. Des dizaines de milliers d'entre eux. Une mer de chair morte et de mâchoires déchiquetées qui déferlait sur la cité.
Les portes d'Agapol résistèrent le premier jour, le deuxième et une partie du troisième. Les défenseurs combattirent sans relâche, repoussant les vagues les unes après les autres. Les Templiers tombaient par dizaines, remplacés par les Fidèles, eux-mêmes remplacés par les Moines lorsque le besoin s'en faisait sentir.
Mais les mordeurs étaient trop nombreux. Le matin du quatrième jour, la porte nord s'effondra sous le poids de la horde.
La cité fut envahie.
La Décision du Sénéchal
Devant l'invasion imminente, le Sénéchal Kravtsova prit une décision que les chroniqueurs ont plus tard qualifiée de cruellement héroïque.
Il comprit que les défenses ne tiendraient pas. Il comprit que la cité allait tomber, et avec elle les milliers de survivants qui s'y étaient réfugiés. Alors il ordonna un repli général vers les quartiers est, là où les murs étaient encore debout, là où les portes secondaires permettaient encore une fuite.
Mais il savait qu'un repli ne pouvait se faire sans un dernier rempart, une dernière ligne pour retenir l'ennemi.
Il appela le Maréchal Sigurd Volkov, commandant de la compagnie Umbra Mortis, et lui exposa la situation.
« Je vais te demander quelque chose que je ne demande jamais à un homme », lui dit-il, le regard rivé sur la carte de la cité. « Je te demande d'être le dernier rempart. Il faut gagner du temps pour la retraite. »
Volkov ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses hommes, des centaines de soldats qui avaient combattu à ses côtés pendant toute la campagne. Il les connaissait par leurs noms et par leurs histoires.
Il regarda Kravtsova.
« Combien de temps ? » demanda-t-il simplement.
« Assez pour que nous passions. »
Volkov hocha la tête. Il avait compris.
Le Dernier Rempart
L'Umbra Mortis se déploya sur la place centrale, juste derrière les lignes de front qui commençaient à s'effondrer. Les soldats formaient un carré serré, boucliers en avant, lances pointées vers l'extérieur. Ils savaient qu'ils ne reviendraient pas.
Aux abords, les survivants commençaient leur repli. Les blessés étaient portés, les enfants emmenés, les derniers biens chargés sur les chariots. La retraite s'organisait dans le désordre, mais dans un calme terrible.
Volkov regarda ses hommes. Il leur parla à voix basse, des mots que personne n'a jamais retrouvés. Puis il se tourna vers le centre de la place.
« Nous allons les attirer tous vers nous », dit-il. « Ils viendront en masse, et quand ils seront là, nous les emporterons avec nous. »
Personne ne protesta. Personne ne recula. L'Umbra Mortis se prépara à mourir.
Le Sacrifice du Maréchal
Les premiers mordeurs arrivèrent une heure après. Ils franchirent les ruelles, submergèrent les dernières lignes de défense, et convergèrent vers le centre de la cité, attirés par l'Umbra Mortis.
Volkov les regarda venir. Il ordonna à ses hommes de tenir.
Le combat fut terrible. Pendant des heures, les soldats de l'Umbra Mortis repoussèrent les assauts, une vague après l'autre, leurs boucliers se brisant, leurs armes s'émoussant. Ils tombèrent un par un, mais jamais ils ne reculèrent.
Quand il ne resta plus que quelques dizaines d'hommes debout, Volkov leur adressa un dernier signe de tête. Il savait que la retraite était terminée.
Il donna l'ordre d'allumer les torches.
La cité d'Agapol s'embrasa.
Les flammes dévorèrent tout : les cadavres des mordeurs, les ruines des maisons, et les corps des derniers héros qui s'y tenaient encore. Volkov et sa compagnie disparurent dans l'incendie, mais leur sacrifice permit aux survivants de franchir les portes.
La Perte de l'Anneau
Dans la confusion de la retraite, un événement tragique se produisit. L'Anneau de Communion, précieusement conservé dans un étui scellé, fut confié à un écuyer du nom d'Alyosha pour qu'il le transporte vers les lignes arrière.
Alyosha n'était pas un Templier, seulement une recrue en pleine formation, blessé lors du premier assaut. Il boitait, fatigué, mais il tenait l'étui contre sa poitrine avec une dévotion qui surpassait son épuisement.
Personne ne sait exactement ce qui arriva. Certains racontent qu'il fut mordu en traversant un passage étroit. D'autres disent qu'il s'effondra, miné par ses blessures, et que l'étui roula de ses mains. Toujours est-il que lorsqu'on retrouva son corps, l'étui était vide. L'Anneau avait disparu.
Les survivants cherchèrent pendant des heures dans les décombres, mais ils ne trouvèrent aucune trace de la relique. Elle s'était perdue dans la boue de la fuite, ou bien un mordeur l'avait emportée : personne ne le sut jamais.
On ne retrouva pas l'Anneau.
Les Cérémonies
La cité d'Agapol brûla pendant trois jours.
Quand les flammes s'éteignirent, il ne restait plus que des ruines fumantes, des ossements calcinés, et une odeur de mort qui flottait sur les lieux comme un drap funéraire.
Les hérétiques, privés de leur bastion, se dispersèrent dans les tunnels, poursuivis par les escadrons de l'Apôtre de la Haine. Korvak le Noir fut capturé quelques mois plus tard et , mais sa mort ne servit jamais à apaiser les cœurs de ceux qui avaient perdu leurs frères à Agapol.
L'Anneau de Communion ne fut jamais retrouvé. On raconta des rumeurs pendant des années : un Templier l'aurait vu dans les mains d'un trafiquant, un Moine aurait entendu parler d'une relique en une contrée lointaine. Mais jamais rien ne fut confirmé. La relique était devenue un mythe.
Lorsque les survivants se regroupèrent enfin, les cérémonies furent nombreuses.
Le Frère Wojilis fut canonisé comme le Martyr de la Boue. Son nom fut gravé en lettres d'or dans la Sainte Trinité Universelle. On dit qu'au moment de l'hommage, un murmure traversa la foule, comme si les morts eux-mêmes l'approuvaient.
Le Maréchal Sigurd Volkov et l'Umbra Mortis reçurent les honneurs suprêmes. Leur sacrifice devint un chant que l'on répétait lors des offices. Volkov fut chanté comme le guerrier qui avait su mourir avec ses hommes pour sauver les autres.
Et pour l'Anneau, une prière spéciale fut composée. Les Moines du Clergé en firent une litanie, espérant que la relique serait retrouvée un jour, et que le lien avec les Martyrs serait rétabli.